le début est la
[...] Au petit matin, quand il passait la lourde porte de son immeuble, dévalant quatre à quatre les escaliers branlant qui gémissaient sous ses pas, le silence étourdissant de ses nuits s’évanouissait enfin, l’aube souriante et claire, vide d’éclair, promesse du pauvre et des incertains lui apparaissait belle et séduisante dans sa reluisante lumière ambrée qui s’accrochait aux pavés des rues de son enfance. Le soleil était loin de son apogée, l’air était frais et doux en même temps, chacun vaquait pressé, à ses occupations du matin, et les regards se croisaient sans jamais s’accrocher. Les jours s’écoulaient lentement, et à mesure que le temps passait, que la chaleur s’intensifiait, réchauffant les trottoirs, et les selles noires des vélos rouillés laissés à l’abandon près du port ou du marché, que le cœur de Barcelone s’excitait un peu plus chaque jour dans l’exaltation bouillante des nuits folles, de l’alcool, et de la fête espagnole emprunte d’une chaleur moite et de rires forts. Les corps, bruns, enivrés, se réveillaient collés, engourdis à l’aube tandis que des éclats de verres, s’amoncelaient dans les rues, reflétant le soleil d’or , relique des nuits d’ivresses, encore ardentes de beauté. La bohème, Barcelone s’emballait, La nuit toujours, les talons des femmes claquaient sur les sols en bois, elles dansaient dans des robes rouges, incendiaient de leurs regards noirs les hommes, dans des froufrous impressionnant tandis qu’un vieux basané derrière, grattait sa guitare un sourire au lèvre, stoppant parfois les danses et la cadence pour remplir son gosier trop sec d’une lichée fraiche. Ces femmes embrasaient les bars, les places, les restaurants craquant de touristes palots qui applaudissaient craintivement, se hâtant le spectacle fini, de rentrer à leurs hôtels, à leurs ennuis. La nuit elle, moite, brûlante d’ivresse, enflammée, continuait son envolée. On dansait à Barcelone, et c’était beau. Les amours naissaient hâtivement, précipitamment, caresses interdites contre les seuils, baisers volés dans l’ombre des crépuscules éteints, contre les murs. L’été était là, ensorcelant et moqueur et tandis que tous s’affairaient à vivre, les cernes creusaient le visage d’Ignacio et son être devenu blafard semblait dévoré par une tourmente sans âge. Si elle ne l’aimait pas, il mourrait, ou partirait, il ne savait pas trop. Il continuait à l’épier quelques jours, connaissant désormais son sourire, et les endroits qu’elle fréquentait.
Une nuit pourtant, haletant et suant, parcourant du regard le sol de son appartement jonché de pages arrachés avec rage. Ses avant-bras collés au bois mat de son petit bureau, il se résigna à accepter les prochains mots qui viendraient noircir les pages blanches de son cahier.
« Tu ne m’as jamais vu, je crois. Mais moi, je te vois. Tu ne m’aimeras pas, je le devine d’avance. Ne te moque pas. Car je te verrais dans tous les endroits familiers que mon cœur enlace, dans ce petit café, dans le parc de l’autre côté de la rue, près du marronnier de la grande place, et de toutes les fontaines. Je te verrais dans chaque doute, à l’aube quand les songes noieront mes yeux, je te verrais encore, je te verrais toujours. Et ton ombre sans cesse étreinte par des bras inconnus, finira de consumer mon être pour n’en faire qu’un tas de cendre froide. Je te verrais constamment, et mes yeux seront aveuglés par ton mirage. Mais si tu veux me rencontrer, je serais dimanche au parc de la Ciutiadella à 18h, sur le troisième banc, près du vendeur de pipas. » Il ne signa pas, mis la lettre dans une enveloppe, et entreprit de la glisser dans sa boite aux lettres. Il savait qu’elle se rendait aux aurores dans sa cour aux pavés gris, encore prise par le sommeil, le regard embué mais doux, dans une robe légère, relever le courrier chaque lundi.
« - Il recommence, c’est l’enfer Ignacio là-bas. C’est pire depuis que tu es parti. »
Il adorait sa sœur, c’était même une des seules personne qu’il avait jamais aimé, de toute sa vie. Ses cheveux noirs, son sourire mutin, ses yeux bleus délavés, presque gris. Petit, ils partaient en cavale les deux, fuyant la maison et ses cris, et s’inventaient des histoires, un brin de blé doré au coins de leurs lèvres, fumant leurs premières cigarettes. Courraient dans les rues de Barcelone, soudés et heureux. Sa mère l’indifférait, lourde et corpulente, toujours à ses fourneaux, son autre sœur était plus petite, et son père, son père. Il frissonna, et glissa vite la main dans sa poche gauche.
En vérité, il ne savait pas quoi lui dire. Alors il ne dit rien mais de ses doigts parcouru l’entaille qui abimait le visage de sa sœur. Elle recula.
« - On a pensé avec Carmen, que peut-être, on pourrait venir chez toi quelque temps tu sais..
- Je regrette. C’est impossible pour le moment. » Lacha-t-il, encore envahi de son étrange projet.
Nova avait regardé sa bouche s’ouvrir, la phrase naitre, tomber, retentir mollement dans l’hyper espace, et quand elle fut totalement dite et comprise, totalement entendue, il y eut comme un grand éclat dans son cœur, et quelque chose à jamais, se brisa en elle. Un reste d’espoir peut-être. Quoiqu’il en fut, elle le fusilla du regard, bien que ces yeux se remplissaient de larmes amères, débordant de ces cils et brûlant ses joues, elle tentait de les retenir malgré tout, par fierté. La douleur l’envahissait. Elle prit son petit sac en cuir brun, à l’attache toute abimée et laissa les gâteaux sur la table de son frère, descendit les escaliers avec hâte alors qu’il la suivait, et s’enfuit en courant dans les rues de pierre qu’elle connaissait si bien, comme avant ou presque, car seule désormais. La tête d’Ignacio dépassait de l’embrasure de la porte, il voyait la rue, entendait les pas de sa sœur raisonner tandis qu’elle s’éloignait, se décida à faire quelques mètres et haussa les épaules, rebroussant chemin.
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