C’était l’époque où les rues étaient encore sales et où il flottait dans l’air une chaleur écrasante, étouffante. Les corps étaient en sueur. Ça parlait fort tout autour. Les femmes portaient des débardeurs et leurs épaules et cous, nus, fiévreux avaient quelque chose de fascinant. Le balancement improbable de leur chevelure, virevoltant au rythme de leurs pas, le frémissement constant de leurs omoplates et la chaleur, moite, rendait l’excitation des hommes rance, troublante. Certains fumaient dans les bars, chez le vieux Carmelo, mais la plupart restaient dehors, à cracher des pipas et se raconter des histoires. Quand elles passaient, poussant des poussettes foireuses dont les roues se coinçaient à chaque embardées, les yeux rivés sur le marmot qui geignait faiblement, abruti par le soleil plombant. Tous les regards fixaient leurs dos, perlant de sueur, et leurs fesses aussi. Certains souriaient, déjà alourdis par l’alcool, d’autres sifflaient. Quelques insultes pouvaient fendre l’air alors : à Barcelone, les femmes avaient du caractère. Le plus inquiétant était un gringalet, toujours posté à la même place, se balançant sur sa chaise d’école grise et rouillée, il contemplait silencieusement, sans jamais se mêler à la cohue environnante. Ses yeux noirs, enfoncés, ne lâchaient la proie qu’à l’instant funeste où elle disparaissait, ne devenant qu’un point dans l’horizon pollué. Ignacio, « Pollila » car ses vêtements étaient toujours troués.
Les dimanches se ressemblaient souvent. Des petits gosses à la tignasse sombre traversaient sans crier gare. Des miraculés. Milles fois, les hommes, les femmes, les vieux, les vieilles, les mimes et les marchands de fruit de la grande place s’arrêtaient dans leurs activités, et restaient le souffle coupé, croyant qu’un petit allait passer sous les roues fortes d’une automobile. Mais ils frôlaient la mort sans jamais la toucher, anges insouciants, et on les voyait courir, s’évaporant dans la jungle urbaine, hommes en devenir. Leurs rires raisonnaient partout, Barca leur appartenait, ils connaissaient chaque recoin de la ville, des rues de pierres qui s’entremêlent, labyrinthe pourtant, et grimpaient en haut des lourdes statues grises, invoquant les esprits de la guerre, le doigt pointé vers le ciel, dans d’imaginaires duels. Ils filaient au port ensuite, et quand la nuit tombait, que la lumière d’or se raréfiait, les mères les chopaient au collet, et les débarrassaient de leurs tee-shirt rayé maculés de terre et de poussière.
Ignacio avait dans le cœur, et depuis un certain temps déjà, une jeune fille aux yeux vert. Il était resté des nuits entières, tandis que la fête battait son plein dans la brulante Barcelone où même les putains édentées arrivaient à te faire rire et jouir, dans son petit appartement aux lattes de bois, et dont l’unique fenêtre donnait sur la rue des Ramblas. Les poings crispés et pensif, il cherchait vainement les mots pour conquérir sa belle, véritable obsession. Il l’avait vu un de ces dimanches d’avril, qui passait, indolente devant chez Carmelo. Elle était belle, élancée, des cils noirs, une bouche rouge. Sa robe aux motifs fleuris et l’ondulation de ses hanches l’avait séduit, excité. Un frisson s’était baladé le long de son échine, il se sentait fébrile, troublé, et n’en serrait que plus fort le petit couteau qu’il gardait toujours au fond de sa poche gauche. Il l’avait suivi, presque hypnotisé, lui qui d’habitude restait campé sur sa chaise, ignorant les moqueries retentissantes « Mais où tu pars comme ça Pollila ? Elle est pas pour toi ! ». Elle semblait tellement insouciante, elle devait avoir 15 ans, peut être 16 et n’avait même pas remarqué la présence étrange d’un garçon frêle qui fondait dans chacun de ses pas.
Il était resté une heure ou deux devant chez elle, elle vivait non loin de la Sagrada Familia mais n’était pas ressortie. Il était alors rentré chez lui agité, et ses yeux noirs aux profondeurs obscures semblaient hallucinés par sa beauté. Ce jour-là son calvaire avait commencé. Etait rentré dans chacun de ses pores pour ne plus jamais le lacher. Il y pensait sans cesse, s’aventurait parfois jusque chez elle mais ne l’abordait jamais. Il ne dormait plus. Il avait dans l’idée, de lui écrire un mot, si touchant, si beau, qu’elle ne pourrait que l’aimer. Toutes les nuits, penchés sur une table en bois mat, cadeau de sa grand mère maternelle, il écrivait. Mais aucun mot ne lui semblait assez juste pour décrire la profondeur de son ressenti envers cette étrangère. Quand il n’y arrivait pas, le seul réconfort qu’il trouvait, était au fin fond de sa poche gauche, il glissait ses doigts contre le lin et caressait de ses mains mate et noueuses le manche de son taramundi en bois d’olivier.
Les rares fois où le sommeil arrivait à le surprendre une nuée de rêves et de souvenirs se succédaient. Il était enfant et fixait ses mains à quelques centimètres seulement de son visage. Elles étaient marquées, les lignes de ses paumes sèches ressemblaient à des cicatrices. Un cri retentissait alors au loin, d’une voix qu’il connaissait mais n’identifiait pas. Brusquement, il relevait la tête, la neige était partout dans les rues, un blizzard édifiant. Des comètes déchiraient le ciel, rouge sang, les flocons glaçés obstruaient par moment sa vue et le ciel semblait trembler sous son voile pourpre. Il courrait alors, et le froid meurtrissait ses poumons à chaque suffocation. Dans les méandres de son songe, il mit des heures à parcourir les quelques mètres qui le séparait de Bégur, village de son enfance. Quand il franchit le seuil de sa maison, il vit d’abord ses sœurs, Carmen et Nova, leurs cheveux sombres étaient coupés, et rependus partout sur le sol à carreaux blancs, il demandait « pourquoi, pourquoi, pourquoi ? » tandis que leurs larmes ruisselaient mais des pas rapides, fermes et puissant se firent entendre, ils raisonnaient si fort, si fort que c’en était un supplice. Quand son père apparaissait un sourire au visage, et les yeux vides, Ignacio se réveillait en sursaut, chancelait jusqu’à son lavabo, et se remettait à écrire.
Au petit matin, quand il passait la lourde porte de son immeuble, dévalant quatre à quatre les escaliers branlant qui gémissaient sous ses pas, le silence étourdissant de ses nuits s’évanouissait enfin, l’aube souriante et claire, vide d’éclair, promesse du pauvre et des incertains lui apparaissait belle et séduisante dans sa reluisante lumière ambrée qui s’accrochait aux pavés des rues de son enfance. Le soleil était loin de son apogée, l’air était frais et doux en même temps, chacun vaquait pressé, à ses occupations du matin, et les regards se croisaient sans jamais s’accrocher.
RE. beaucoup.
RépondreSupprimerFrère... beaucoup trop bien.
RépondreSupprimer