samedi 28 mai 2011

A nos cadavres invaincus


Les filles se faufilaient chancelante sur la banquette arrière en cuir brun, nous descendions impétueusement des hauteurs et tandis que les montagnes sables s’empourpraient dans la chaleur de l’après midi, le soleil rugissait d’Est en Ouest, imposant son règne brulant et couvrant la plaine d’un habit d’or paisible et tendre, lumineux et reposant où les herbes courtes et sèches bruissent simplement guidées par le vent. Comme les fenêtres étaient ouvertes, certains bras dépassaient, nous nous racontions des histoires et ça riait en se passant la gnole, on descendait les lacets montagneux avec inconscience. Les virages s’enchainaient brutalement tandis que L, du regard, pénétrait l’azur. On apercevait la baie bleue, ça nous régalait mais la chaleur nous agrippait comme une deuxième peau et nous n’avions plus d’eau, il fallait garder un peu d’alcool pour la nuit. Alors, assoiffé nous décidâmes de nous arrêter dès la première bicoque qu’on croiserait. C’était un plateau et l’altitude n’était plus si élevée, il y avait une maison et une grange, un vaste champ de blé des montagnes, assez incroyable. On s’ébrouait à demander de l’eau a un vieux type et y’avait une fille un peu plus loin, dans l’ombre, ça me revient comme un poème.

Le soleil s’éteignait, jetant ces derniers rayons pourpres. Le vent des plaines souffle, elle est debout dans les blés blonds et ses cheveux couleurs souffre se jettent pêlemêle sur son visage. Sous la grange l’ombre fraiche. Elle frémit de nos regards, timide en sa beauté incroyable. Il fallait boire avant de repartir, mais on trainait. Le déluge des nuits incertaines fut oublié dans ces montagnes, on laissait nos frousses de côté, abolissant les frontières incertaines du passé, tandis que la chaleur en nos corps montait, on regardait danser les cadavres habituellement invaincus de nos rêves et déchirement passés, dans un sourire et sans coup de poignard au coeur. Il ferait bientôt nuit et tout était foutrement au poil, mais grillé et montagnes et champs de blés et Thelonious Monk et la fille et la gnole. Bientôt le feu crépiterait on pourrait se serrer et se raconter des histoires, moi je ressassais tous ces trucs sans sens qu’on m’avait dit et qu’on avait fait. Puis l’alcool nous a un peu fait perdre la tête, y’avait une mare d’eau sombre, et des grosses pierre et avec P. on se disait, en les escaladant, que les femmes étaient foutrement belles, et on vacillait, le cœur nous sortait presque de la bouche quand on manquait de se casser la patte, ivre sur les rochers, près de l’eau qui dort et de l’onde qui parfois se ride quand le vent de l’Est souffle.

On arrivait enfin en ville, j’emportais le sourire de la gosse des blés, les piailleurs faisaient du bruit et passaient sans se retourner. C’était une cohorte affamée et brune qui se disputait le monde, qui se disputait le droit de vivre et s’essoufflait dans le désir ravageur de toucher du doigt l’idéal occidental. On nous aurait vendu n’importe quoi. Le monde était une vaste arnaque, qu’on se disait. Enfin, pas le monde, mais plutôt ce qui en sort, tous ces mots et toutes ces images qui te remplissent la tête depuis que t’es tout gosse. tous ces bouquins qui parlent d’amour, de leurs yeux comme les branches d’un ruisseau qui s’unissent pour ne plus se défaire, abolissant dès lors, le reste de l’univers. Arnaque, qu’on vous dit, et ça s’apprend avec la vie. Le mieux, c’était encore de faire comme nous, de ne croire en rien et de barouder. Le pire, c’est que la conception occidentale n’est pas la plus mortelle. Il y a de l’autre côté des mer, précisément là où on était, des affamés, dévorés du sentiment injuste d’être né du mauvais côté, s’abrutissant devant les chaines Européennes ou Américaines, rêvant de tout ce qu’on a, alors que tout ça, c’est qu’un grand bluff intersidéral poussant à la consommation et nous rendant tous insatisfait et foutrement cons, mais de ce côté là de la terre, c’est pire. On sentait une rage intérieure grondante, malsaine. C’était des braves gens pourtant, et gentil, mais malheureux, aussi malheureux qu’on pouvait l’être du côté occidental, d’eternels insatisfait, mais encore plus rongés que nous.

L’alcool et la drogue sont de bons exutoires en ce monde étrange. Pour un moment seulement. Trainer sa carcasse humide sur le sol insalubre. Le bloc gris et carré vomit ses images mouvantes et colorées, qualifiées d’abrutissantes par la majorité, mais que tous regardent sans se lasser, bref la T.V et son bourdonnement sonore aux aurores te file la nausée. L’horizon esquinté, de par ta fenêtre est nacré, morose. Le ciel n’est qu’un long vertige écumant, mouvants nuages blancs. Tu t’endors sur le sol en bois dur, tes paupières s’enlisent et quand tes deux billes s’ouvrent à nouveau, le temps a foutu le camp il fait nuit, il fait bon. Volutes de fumée dans la nuit bleue, clope au bec. Et c’est reparti pour un tour, pour un jour ou pour une nuit de l'absurde. Et le monde, c’est dans nos yeux à tous que tu ruisselles.


12.05.11

mardi 3 mai 2011

Gringos




Tu te rappelles.

Les routes ensoleillés perdues dans la campagne où le blé dorait paisiblement, parfois battu par le vent dans une fanfare d’invisibles criquets noirs. Notre vieille guimbarde s’accrochait à chaque trou de la chaussée, ça nous rendait hilares ces violentes embardés. Elle était noire et américaine, attrapait le soleil et ronronnait dans des bruits de moteur. Je l’entends souvent encore, bercement fauve de mes nuits toxiques. On s’arrêtait ici et la, le ciel était rouge au soir, les verres tintaient sans fracas. Certains au matin, dormaient dans la poussière et leurs visages étaient marqués par le soleil fort de cette région des terres, les basanés. Parfois on débarquait dans des villes suantes et grouillante comme Tijuana, on se ruait sans tourmente dans les bordels les plus infâmes et on les faisait gueuler, sans vagues à l’âme aucun. La nuit était belle, goulot scellé aux lèvres et les gens riaient. La musique semblait venir de partout, flotter en permanence autour de nous, des guirlandes lumineuses, rouges et vertes, je m’en souviens, se baladaient de fenêtres en fenêtres, lueurs floues de l’obscurité, pavés de pierres illuminés par le jaune blafard des lampadaires, l’architecture était basse et carrée, des palmiers à chaque boulevard. Certains, mains dans la main, disparaissaient dans les coins les plus noirs, on entendait leurs pas qui s’éloignaient, leurs sandales frappaient les dalles, et leurs rires nous parvenaient dans un écho tremblant. Je me rappelle d’une femme, j’étais saoul devant le bar et t’étais dedans, les filles et l’alcool t’attiraient comme un insecte en mal de lumière, et tu ne sortais de ton repère, qu’à l’aube, les poches désespérément vides. Je restais fumer au dehors, te rejoignais parfois.

Elle était très brune, ses yeux noirs étaient troubles, son visage émacié était parcheminé et marqué par la vie au soleil. Elle stoppa net sa marche vacillante à quelques pas seulement de moi, me brula de son regard humide et se mit à danser, les yeux clos, esquissant un sourire, dans une valse ivre qu’elle seule semblait entendre. Alors, imperceptiblement, je me suis rapproché, je voulais moi aussi entendre la musique saoule qui rythmaient ses pas chancelant. Doucement j’attrapais sa main, sèche et brune. Elle ouvrit les yeux dans un sursaut et son rire appela le mien, elle baragouina des mots que je ne pouvais pas comprendre, mais on embrassait, à ce moment là, éméchés, le même idéal de bonheur simple et doux. Enfin, je la lachais et de nouveau elle ferma ses yeux, longtemps, comme un merci, pour me tourner le dos et disparaître, dévorée par la nuit. Parfois on arrivait dans des villages paumés et les gens nous proposaient de temps en temps de dormir chez eux, dans de petits lits blancs, presque au sol, ça nous changeait des sièges en cuir de notre américaine alors on acceptait. En échange on les aidait, on partait le matin sur les routes pleine de poussière et de caillasse sable qui se rependait en nuage opaque quand une auto passait, s’occuper du bétails et d’autres affaires. On avait l’impression d’avoir dépassé les limites du monde. Et ce sentiment de plénitude était enivrant. Mais il suffisait d’une bonne castagne pour nous ramener, très vite, à la réalité moite. Parfois, on fuyait mais quand on y parvenait on se vengeait, tout affront sans raison devait être puni, ça coulait dans nos veines. Un coriace et un maigrichon nous avaient dépouillé une nuit à Santa Ana en agitant les couteaux. On était resté plus d’une semaine, à arpenter le même quartier, Los Lagos, un marché de nuit où il s’y vendait principalement de la bouffe et des conneries, des gens saouls s’attablaient contre les planches en bois face au cuisinier gouttant, ils parlaient fort, buvaient, et la vapeur blanche des fours bon marchés rejoignait le ciel noir, l’atmosphère était étouffante. On restait à fumer et à boire contre le perron en pierre, près de la fontaine, centre de la place. C’est la sixième nuit, qu’on les a retrouvé, dans une rue éloignée, on était fiers, on a revendu leurs bagues.

Quand on arrivait près du littoral, les fenêtres ouvertes, roulant doucement, qu’on apercevait l’océan pacifique et les plages lumineuses, si grandes qu’elles en étaient vierges de monde, je me sentais comme un roi sans royaume, entouré d’or, et toi tu me disais d’aller plus vite. De voir l’eau si proche, la chaleur brulait ta peau. On avait déployé nos ailes et l'ombre sombre gigantesque et froide avait toujours, sur nous, un sacré train de retard. L'océan nous aspirait, c'était un siphon inversé, on restait jusqu’au soir, puis on allait manger et boire. On bouffait désossé la chatte des putains et tout ce qu’il nous restait dans le gosier c’était un arrière-goût de rien. Alors on revenait, fumer le cul posé sur le capot sombre qui reflétait les lumières blanches et aériennes, devant la mer, juste avant que la nuit ne se meure. Tellement de filles qui mouillent pour l’inaccessible, qu’on se disait. Ou de pauvres bigots qui ne veulent pas casser leurs routines fades, d’enfants de putains sans états d’âmes, de juges et de prêcheurs, d’embobineurs et de charlatans, qu’on était bien heureux, assis sur le capot, sans même une montre pour donner l’heure.