mardi 3 mai 2011

Gringos




Tu te rappelles.

Les routes ensoleillés perdues dans la campagne où le blé dorait paisiblement, parfois battu par le vent dans une fanfare d’invisibles criquets noirs. Notre vieille guimbarde s’accrochait à chaque trou de la chaussée, ça nous rendait hilares ces violentes embardés. Elle était noire et américaine, attrapait le soleil et ronronnait dans des bruits de moteur. Je l’entends souvent encore, bercement fauve de mes nuits toxiques. On s’arrêtait ici et la, le ciel était rouge au soir, les verres tintaient sans fracas. Certains au matin, dormaient dans la poussière et leurs visages étaient marqués par le soleil fort de cette région des terres, les basanés. Parfois on débarquait dans des villes suantes et grouillante comme Tijuana, on se ruait sans tourmente dans les bordels les plus infâmes et on les faisait gueuler, sans vagues à l’âme aucun. La nuit était belle, goulot scellé aux lèvres et les gens riaient. La musique semblait venir de partout, flotter en permanence autour de nous, des guirlandes lumineuses, rouges et vertes, je m’en souviens, se baladaient de fenêtres en fenêtres, lueurs floues de l’obscurité, pavés de pierres illuminés par le jaune blafard des lampadaires, l’architecture était basse et carrée, des palmiers à chaque boulevard. Certains, mains dans la main, disparaissaient dans les coins les plus noirs, on entendait leurs pas qui s’éloignaient, leurs sandales frappaient les dalles, et leurs rires nous parvenaient dans un écho tremblant. Je me rappelle d’une femme, j’étais saoul devant le bar et t’étais dedans, les filles et l’alcool t’attiraient comme un insecte en mal de lumière, et tu ne sortais de ton repère, qu’à l’aube, les poches désespérément vides. Je restais fumer au dehors, te rejoignais parfois.

Elle était très brune, ses yeux noirs étaient troubles, son visage émacié était parcheminé et marqué par la vie au soleil. Elle stoppa net sa marche vacillante à quelques pas seulement de moi, me brula de son regard humide et se mit à danser, les yeux clos, esquissant un sourire, dans une valse ivre qu’elle seule semblait entendre. Alors, imperceptiblement, je me suis rapproché, je voulais moi aussi entendre la musique saoule qui rythmaient ses pas chancelant. Doucement j’attrapais sa main, sèche et brune. Elle ouvrit les yeux dans un sursaut et son rire appela le mien, elle baragouina des mots que je ne pouvais pas comprendre, mais on embrassait, à ce moment là, éméchés, le même idéal de bonheur simple et doux. Enfin, je la lachais et de nouveau elle ferma ses yeux, longtemps, comme un merci, pour me tourner le dos et disparaître, dévorée par la nuit. Parfois on arrivait dans des villages paumés et les gens nous proposaient de temps en temps de dormir chez eux, dans de petits lits blancs, presque au sol, ça nous changeait des sièges en cuir de notre américaine alors on acceptait. En échange on les aidait, on partait le matin sur les routes pleine de poussière et de caillasse sable qui se rependait en nuage opaque quand une auto passait, s’occuper du bétails et d’autres affaires. On avait l’impression d’avoir dépassé les limites du monde. Et ce sentiment de plénitude était enivrant. Mais il suffisait d’une bonne castagne pour nous ramener, très vite, à la réalité moite. Parfois, on fuyait mais quand on y parvenait on se vengeait, tout affront sans raison devait être puni, ça coulait dans nos veines. Un coriace et un maigrichon nous avaient dépouillé une nuit à Santa Ana en agitant les couteaux. On était resté plus d’une semaine, à arpenter le même quartier, Los Lagos, un marché de nuit où il s’y vendait principalement de la bouffe et des conneries, des gens saouls s’attablaient contre les planches en bois face au cuisinier gouttant, ils parlaient fort, buvaient, et la vapeur blanche des fours bon marchés rejoignait le ciel noir, l’atmosphère était étouffante. On restait à fumer et à boire contre le perron en pierre, près de la fontaine, centre de la place. C’est la sixième nuit, qu’on les a retrouvé, dans une rue éloignée, on était fiers, on a revendu leurs bagues.

Quand on arrivait près du littoral, les fenêtres ouvertes, roulant doucement, qu’on apercevait l’océan pacifique et les plages lumineuses, si grandes qu’elles en étaient vierges de monde, je me sentais comme un roi sans royaume, entouré d’or, et toi tu me disais d’aller plus vite. De voir l’eau si proche, la chaleur brulait ta peau. On avait déployé nos ailes et l'ombre sombre gigantesque et froide avait toujours, sur nous, un sacré train de retard. L'océan nous aspirait, c'était un siphon inversé, on restait jusqu’au soir, puis on allait manger et boire. On bouffait désossé la chatte des putains et tout ce qu’il nous restait dans le gosier c’était un arrière-goût de rien. Alors on revenait, fumer le cul posé sur le capot sombre qui reflétait les lumières blanches et aériennes, devant la mer, juste avant que la nuit ne se meure. Tellement de filles qui mouillent pour l’inaccessible, qu’on se disait. Ou de pauvres bigots qui ne veulent pas casser leurs routines fades, d’enfants de putains sans états d’âmes, de juges et de prêcheurs, d’embobineurs et de charlatans, qu’on était bien heureux, assis sur le capot, sans même une montre pour donner l’heure.


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