samedi 12 mars 2011

Phoenix

« Ceci n’est pas une fiction. »

On partait en scooter, casque ouvert et sans visière, totalement high déjà. On partait dans les montagnes Cal se défoncer le crâne et boire toute la journée. On ressortait des bars, ivres, titubant mais entier et on allait se poser dans un coin d’herbe fraiche, au soleil, en admirant la beauté du paysage et souvent, le verre à la main, le canout en bouche. Le ciel était la plupart du temps, très bleu, parfois percé de quelques nuages laiteux. Les montagnes nues en face de nous étaient juste somptueuses, et on se repaissait de tant de beauté à nos yeux si crûment offerte. Il y avait des pins tout en bas, on ne voyait que les cimes, penchés dans l’herbe, et presque dans l’abîme. Quelques fois, on entendait les cloches d’un troupeau qui passait en bas, on riait, se levait, mais on apercevait rarement les bêtes. Chacun invitait l’autre à fumer et à boire, on avait le même âge et on se connaissait tous. On faisait la fête, le Mexique nous offrait des kilos de drogues diverses, on avait droit à des hallucinations étonnantes d’ailleurs. Bref, on s’enfonçait dans la débauche tous ensemble, on s’aimait d’une manière un peu particulière et dévastatrice, on s ‘inquiétait de l’autre, tout en se poussant sans cesse à la consommation. On partageait vraiment tout.

Y’avait Estelle, elle était belle. Elle ne s’en rendait pas compte. Toujours le sourire aux lèvres à te charrier. Pourtant, personne n’a jamais su percer son cœur et ses secrets je crois, elle restait inapprochable en ce sens. C’était étrange. Elle avait de longs cheveux bruns aux reflets châtains, magnifiques, elle les lâchait parfois, en me racontant des histoires à dormir debout. Elle s’amusait de ma naïveté, et quand vraiment, ses histoires et racontars devenaient impossibles à croire, je m’énervais, sentant qu’elle m’avait, une fois de plus, menée en bateau. Elle éclatait de son rire sonore alors, et un sourire aux lèvres, je la défiais de m’y reprendre un jour. Mais elle y arrivait toujours. Son rire comme un écho, retentit dans mon crâne et blesse mes tympans. On était comme des frères. Une grande famille. Y’avait Eki l’ bandit, meulette d’enculé, personnage paradoxal, c’était un filou, il avait une gueule d’ange, mais il voulait à tout prix être un bandido, il avait commencé tôt, une boucle à l’oreille, ça lui donnait un air de pirate, il me montrait ses liasses avec un air de gosse en se marrant comme pas possible. Jon, qui aimait les « trippi trippi » les champis et la poudre, Paulo, un type maigrichon avec un nez de juif. On l’appelait le Juif, alors que c’était moi le juif, mais c’était drôle, il avait une cabane, on planquait la came la bas. Y’avait J, une chevelure noire et bouclée. Des yeux. Aussi bleus que les profondeurs glacées de l’océan, vraiment, cerclés de noir, et ponctués de petit éclats dorés. On s’était connus il y a quelques années déjà, on déconnait ensemble, mais on ne devinait pas qu’on resterait amis ; que nos routes fusionneraient, se croiseraient, s’entremêleraient à tel point, que plus tard, on se retrouverait mêmes voisins. Elle était toujours fourrée chez moi, on testait des trucs. Elle avait perdu son père le jour de noël, et c’était une gosse paumée. Elle pieutait chez moi, quand on ne sortait pas. Avec du recul, je crois bien qu’elle fuyait quelque chose, elle aussi désirait bien plus que ce que la vie pouvait lui offrir. On était très proches, mais on ne parlait jamais de sentiments ou de cul. C’était comme ça, pacte tacite de notre amitié. On faisait que se marrer, se camer, on voulait pas penser aux malheurs qui marquent les vies, innondent les globes oculaires la nuits, se faufilent dans les cœurs parfois et te glacent, te frappent d’une peur insensée et orpheline. Mais tout nous rattrape toujours, et on la retrouvait pieds nus à 4h du matin, bourrée et en larmes, dans des rues pleines de verre à gueuler le nom de son père. On ne peut pas enterrer ses ombres.

On se rejoignait souvent en petit comité, j’veux dire par là, moi Charline Estelle J parfois Eki et A. tous les après-midi presque, dès qu’on avait fini les cours. On fumait, déconnait, contemplait les vagues qui doucement allaient s’échouer sur le sable, on les regardait naître et rouler tranquillement, sans lassitude aucune. Elles mourraient paisiblement. L’écume nous fascinait. Quand j’étais pas trop perché pour ça, j’leur racontais des histoires, des tas d’histoires, j’ leur parlais de musique et d’art, des grands films, et j’étais tellement pris dans ce que je disais, tellement habité par la seule chose qui pour moi donne un sens a ce monde, que ça leur aurait presque filé l'envie de regarder le film, ou d’écouter la musique et d’abandonner leur techno hard-core l’espace d’une seconde. Le soir on partait en caisse à la « Frontera » y’avait des lumières rouges, on était camés c’était beau, on allait vite, on s’arrêtait à chaque parking pour décoller. Y’avait toujours un truc de prévu. On s’ quittait plus. Des fois j’avais envie de briser la vitre de sortir pendant que la voiture continuait sa course impromptue vers l’infini néant, de jeter mes chaussures, et de sentir le béton mouillé, froid, les graviers qui blesseraient mes pieds. J’avais envie de me coller au macadam et à ses milles reflets, quand averse il y avait. Et de rester là. A attendre. On attend toujours quelque chose. Seulement rares sont ceux qui savent exactement quoi. Je voulais sentir mon torse tout contre la dureté du sol, me retourner, violemment, érafler mon corps, c’est comme ça la vie, pour moi, écorcher sa vulnérable peau contre un bitume salement dur et attendre quelques secondes avant de voir le sang doucement s’écouler. La vie, un pari perdu d’avance. Je voulais me retrouver sous l’immensité étoilée, apercevoir au loin les lumières chimiques, rouges, vertes, bleues, jaunes. Les points colorés dans mes pupilles dilatées. J’aurais dû leur dire de s’arrêter, et attendre la mort là. Ca les aurait fait marrer, j’ sais qu’ils ne m’auraient pas laissé. Qu’ils m’auraient encore traité de fou. Mais tout ce qu’on faisait était si vide de sens. C’était nous les ombres maintenant, c’était nous. Je restais la, absent, pendant qu’on se dirigeait à toute vitesse vers un endroit stellaire qu’on connaissait déjà trop bien. J’entendais E. me charrier et me tirer de mes rêveries macabres.

On s’anéantissait. C’en était devenu infernal. On pensait plus correctement, on était plus à même de penser d’ailleurs, et arrivait toujours le redouté moment où la réalité t’explosait en plein visage. Pourtant, on s’était efforcés de la fuir usant de tous les moyens possibles et imaginables.on tentait de s’évader laissant notre sang sur les murs, on cavalait partout, mais on ne s’échappe pas si facilement des lugubres tourments de sa propre vie vouée au néant.On s’enfonçait dans la nuit, affables et hagards. Acides et autres conneries. mais le pire restait la kétamine et l’héro. On en prenait vraiment trop, et ça nous bousillait tous. Ça bombardait atrocement dans tout ton corps et ton crâne. Tu finissais la tête contre la vitre de ta bagnole au petit matin. On cherchait un peu de chaleur auprès d’un irréel et dévastateur soleil. Léo, c’est nous les morts. On avait voulu effacer les ombres. C’était nous les ombres. C’était nous les ombres. Désormais. On errait, flottait à dix mètres du sol. Rencontrant sans cesse les mêmes visages. Certes nos pieds ne touchaient plus le sol, mais on bougeait jamais vraiment de place,toujours dans cette même vie, froide et sans espace.

Alors je suis parti, je sentais que l’un de nous, allait mourir bientôt, et je pressentais que ça serait moi, que je serais sûrement le premier, car la tourmente m'arrachait sans cesse à nos envolées et ouvrait sa gueule béante pour me dévorer tout entier. Je suis parti, je ne me le suis pas avoué de suite, , sinon j’ serais toujours au même endroit et sûrement six pieds sous terre. J’me suis juste dit qu’il fallait que je prenne l’air une semaine. Une semaine et pas plus. D’ailleurs j’en étais persuadé. j’aurais pas voulu laisser tout ça, j’aimais trop ces gens, je les aimais follement, depuis deux ans. On était plus seuls. Et c’était tous "des saints, des anges et des martyrs". Des gosses. Mais ça menait à rien. J'ai décampé sans vraiment le savoir, une pote m’a invitée chez elle, et deux jours après, on me proposait un job. Les semaines se sont écoulées, ils me disaient que je les avais abandonnés. Je me sentais un peu coupable. Mais j’étais tellement pris par la vie que la drogue me manquait même pas. Y’avait qu’eux qui me manquaient. J’y pense tous les jours. Je sais qu’ils continuent leurs conneries, que je leur manque aussi, je sais que je les reverrais. Qu’on partira dans les montagnes ou à la mer, dans les xaxis. Qu’on arpentera à nouveau les nuits jusqu’à rencontrer l’aube, froide et grise, un demi sourire accroché à la face. J’espere juste que les ombres n’auront pas totalement dévoré leurs visages.

1 commentaire: